Comment devenir Mariah Carey ?

Avec 130 millions de disques vendus dans le monde, Mariah Carey devance Michael Jackson et talonne désormais les Beatles. Histoire d'une ambition.

Elle a l'air blonde, mais elle est métisse. Affublée de shorts adolescents et de débardeurs débridés, elle a l'air petite, mais elle est grande (1 m 70). Pour beaucoup, elle est le désolant symbole de la variété pop diffusée en cascade sur les radios FM, de Los Angeles à Taïwan en passant par Paris. Mais pour bon nombre d'amateurs de musiques dites "pointues" (rap, électroniques), elle est une formidable musicienne, ayant même réussi à faire sortir de sa tanière Master P, tenant d'un hip-hop sans concession, venu rapper en choeur. Depuis la sortie, en 1990, de Vision of Love, son premier tube planétaire, Mariah Carey a vendu 130 millions de disques, un score phénoménal, supérieur à celui de Michael Jackson (près de 110 millions). En 9 albums, dont un best of et un lénifiant recueil de chansons de Noël, l'ambitieuse Mariah Carey, trente ans, a impertubablement talonné les vieux briscards du rock - Elvis Presley, les Beatles - au classement des meilleures ventes de disques. Comment devient-on Mariah Carey ?

Les années 90 ont été marquées par l'émergence mondiale d'un quatuor de divas pop : la Québécoise Céline Dion, dans le rôle de la romantique, sage, attachée à son mari et manager, à sa maman et à ses 13 frères et soeurs ; Gloria Estefan, la torride Américaine hispanophone, fille d'un policier cubain exilé aux Etats-Unis, idole des anti-castristes de Miami ; Whitney Houston, Afro-Américaine incarnant le succès bien lisse de la communauté noire ; Mariah Carey, longtemps identifiée à l'Américaine 'WASP' (White anglo-saxon protestant), blanche, libre, sympa, porte-parole du 'be yourself ' (soyez vous-mêmes). Ces quatre-là sont les héritières d'une certaine Amérique conformiste et fleur bleue. En chantant des 'ballades' dans la grande tradition américaine, elles ont séduit un marché planétaire à priori peu concerné par leur ton sirupeux. Et au final, Mariah Carey a coiffé ses rivales sur le poteau.

Dès la sortie de son nouvel album, Rainbow, en novembre 1999, des silhouettes de carton découpé ont hanté tous les magasins de disques du monde : Mariah, en short, y reçoit un arc-en-ciel en plein ventre (côté face) ou au creux des reins (côté pile). Mauvais goût de la middle-class ou affiche en faveur du métissage ? Athlétique, paradoxale, Mariah Carey, née le 22 mars 1970, à Huntington Bay, dans l'Etat de New York, a grandi à Long Island. Peu accessible à la presse jusqu'à son divorce, en 1997, de Tommy Mottola, président tout-puissant de la maison de disques Sony, Mariah Carey souffre d'une image distordue, peut-être, avoue-t-elle, 'à cause de mon look ambigu'. Car il y a toujours deux Mariah en une, comme dans le clip de son récent Heartbreaker, enregistré avec le rappeur Jaÿ Z et numéro un aux Etats-Unis : 'Good Mariah' est blonde en T-shirt rose, et 'Bad Mariah' a les cheveux noirs et les ongles rouges. C'est la bonne qui gagne. Mais les deux ont orchestré, de concert, sa réussite.

L'apparente blonde sucre d'orge serait donc noire. "Les Etats-Unis n'ont pas l'ouverture d'esprit de l'Europe. Là-bas, si vous avez une goutte de sang noir, vous êtes Nègre. Les Blancs aux Etats-Unis ne se rendent pas toujours compte que je suis la fille d'une Américano-Irlandaise, dont la famille était très stricte, et d'un Afro-Américain dont le père avait émigré du Venezuela à l'âge de dix ans et avait épousé une Noire de Géorgie. C'est vrai, j'ai plutôt l'air d'une Marocaine, non ? " (Oui). Une mère chanteuse d'opéra fauchée, un père ingénieur aéronautique, envolé prématurément pour cause de divorce, une soeur aînée junkie, un frère de dix ans plus âgé 'sauvage' et 'un énorme sentiment d'insécurité' statistiquement vérifiable : 14 déménagements en 13 ans. 'Les voisins de Long Island n'admettaient pas les mariages mixtes.' Ni la famille de sa mère, qui répudia tout le monde en bloc.

Différente, inconfortablement différente : c'est la définition que Mariah Carey donne d'elle-même, avec un imperturbable sourire de miel. Oui, elle a vu Do the Right Thing, le film de Spike Lee, 'point de vue passionnant sur les minorités noire et italienne, leurs limites, leurs contradictions'. Oui, la dure école du métissage lui a forgé un caractère d'acier, car elle fut 'rejetée'. 'A Manhattan, passe encore, dit-elle, mais imaginez dans le Midwest.' Mariah Carey a beaucoup à raconter à ce sujet : les pierres qui volent dans les fenêtres de ses parents, les voisins de sa cousine 'côté irlandais ' qui découvrent son métissage lors d'une interview télévisée et 'rappliquent ventre à terre pour dire : mais ta cousine est noire !'. Une petite fille, une fan, qui pleure dans ses bras : 'Elle savait qu'elle avait une robe rouge, des chaussures marron, mais était incapable de dire de quelle couleur était sa peau.' Des histoires de femmes 'transparentes' aux yeux des autres, des histoires de viol. Les clips de Mariah Carey sont désormais truffés de belles métisses.

A 18 ans, Mariah Carey, serveuse de bar et choriste d'une chanteuse pop, Brenda K. Starr, donne par hasard une cassette à un type assez taciturne lors d'une party new-yorkaise. Il s'appelle Tommy Mottola, il est de vingt ans son aîné, dirige CBS (bientôt Sony Music), il est le patron de Michael Jackson, de Bruce Springsteen ou encore de Jean-Jacques Goldman. Mottola, Américain d'origine italienne, s'empare de la carrière de Mariah Carey, l'épouse en 1993 et l'enferme, au point que l'entourage du couple baptise leur manoir de Bedford (New York) 'Sing Sing'. La chanteuse a constamment un employé Sony sur le dos, son image est sous contrôle.

De son côté, Tommy Mottola se plie aux désirs de son épouse : leurs déplacements conjoints à travers le monde deviennent le cauchemar des PDG de filiales nationales. Favoritisme ? David Geffen, l'imprésario talentueux qui a fondé Geffen Records (Elton John, Donna Summer), puis le studio DreamWorks avec Steven Spielberg, s'insurge : 'Mariah Carey aurait été de toute façon une superstar. Son mariage avec Tommy (Mottola) n'est qu'une coïncidence. Il faut le féliciter de l'avoir signée. Il a cru en elle, et il avait complétement raison.'

En 1997, la jeune femme divorce de son patron. Quelques mois plus tard, la maison de Bedford, où elle chevauchait sur des pur-sang et qui a coûté 10 millions de dollars, est réduite en cendres par un incendie. Tommy et Mariah sont restés en bons termes. Mais, à peine divorcée, Mariah Carey licencie son manager, son avocat d'affaires et son agent publicitaire, tous collaborateurs de son ex. Elle enregistre un nouvel album intitulé Butterfly, papillon sortant de sa chrysalide. 'Désormais, elle est aux commandes', affirme alors le président de son label, Columbia Records. Elle créé Crave Records, toujours chez Sony, où elle produit de nouveaux artistes hip-hop. Elle s'implique dans la Fresh Air Foundation - qui veut sortir les enfants des ghettos de Long Island ou de Brooklyn - et dans Adopted Services - pour l'adoption des enfants par des familles américaines. Elle flirte avec un joueur de base-ball, sort beaucoup avec 'Puffy' (le rappeur Puff Dady), se déshabille pour les photographes avant d'entamer une idylle opportune avec la star montante de la musique latino, le Mexicain Luis Miguel.

Milan, le 15 février 2000. Mariah est arrivée d'Anvers dans son jet privé, en prévision d'un concert italien, après avoir réuni, à l'occasion du lancement de Rainbow, en janvier, environ 10 000 fans sur la plazza Duomo le temps d'une chanson 'improvisée'. Elle sera à Bercy mercredi 23 février après 4 ans d'absence scénique. Mariah Carey possède une énorme capacité au travail et mène un emploi du temps frénétique. La diva, dit-on, ne dort pas, ou si peu qu'il faut doubler le nombre de ses collaborateurs quand elle est en déplacement afin qu'ils se relaient pour tenir le rythme de ses journées à elle - souvent vingt heures. Elle a aussi des talents exceptionnels de transformation : de la petite robe noire stricte au demi-nu vulgaire, Mariah Carey est sans doute, pour beaucoup de ses fans - une race que la jeune star cajole à chacune de ses apparitions publiques -, le symbole de la liberté vestimentaire et amoureuse. L'auteur de Heartbreaker tente ainsi de détrôner, avec un style plus bébête, à la fois la sulfureuse Madonna aujourd'hui mère de famille et les Spice Girls, les VRP de l'idéologie United Color, sur le déclin.

Mais il y a plus : de près, Mariah Carey est surprenante. Surtout par la voix. Une voix extraordinaire, qui parle comme elle chante, en flux continu, sans rupture ni fulgurance, sans aigus, avec une chaleur grave. Mariah Carey a une façon indescriptible de traîner sur le 'Hi', 'Thank you very much', en souriant sans affectation, un verre de Château Latour à la main, assise en tailleur, en peignoir blanc (de l'hôtel) et chaussons à poils roses (sans doute personnels). Quand Carey parle, elle imprime un certain arrêt au temps. Elle s'est peut-être façonné de nouvelles lèvres, un nouveau buste, mais la voix est son don, inaliénable. Désormais, elle pilote sa carrière avec ténacité. On l'oublie souvent, mais elle est la parolière de treize de ses quatorze hits, où elle se livre à un certain strip-tease psychologique, par des allusions à sa vie personnelle, son ex-mari, ses boy friends, sa soeur. Libre, elle renoue avec le milieu du rap et du rythm & blues (la variété afro-américaine du moment). 'J'ai grandi avec le hip-hop', dit la native de Long Island. A ceux qui seraient prêts à prendre pour de l'opportunisme son insistance au métissage - la globalisation des marchés se niche aussi là -, elle oppose le succès, dès 1990, au classement des meilleures ventes afro-américaines souvent imprenables pour une Blanche, de Virgin of Love, un titre pourtant inclus dans un album, Mariah Carey, très 'teen-ager'.

'I have a broad demographic', dit-elle. Entendez par là que son public se répartit sur plusieurs tranches d'âge, touchant les hommes comme les femmes. 'J'ai aussi un public urbain et un public qui vient de l'Amérique moyenne.' Quand est sorti son album Butterfly, les gens de la maison de disques lui ont dit que c'était un disque 'gauchiste' qui allait causer de lourdes pertes dans le rang des acheteurs. Ce ne fut pas tout à fait le cas. 'Je refuse que le rap ne soit qu'une attitude mercantilo-politique. J'aime le passé noir', ajoute celle qui a repris I'll Be There des Jackson Five et The Beautiful Ones de Prince.

A vrai dire, l'histoire d'amour entre les Afro-Américains et Mariah Carey remonte à la parution, en 1995, de l'album Daydream, épaulé, comme le récent Rainbow, par la fine fleur du rap américain. 'C'était un mariage comme l'Amérique les aime. Mariah est le mutant idéal', explique Olivier Cachin, rédacteur en chef de l'hebdomadaire français de rap L'Affiche, dont Mariah Carey est la seule pop-star à avoir fait la couverture. Carey est adoptée pour de vrai, à tel point que Snoopy Dogg l'appelle, façon rap, 'MC'.

A voir la couverture du magazine Rolling Stone du 17 février, où Mariah pose pour David Lachapelle, star de la photo de mode kitsch, en mini-bikini panthère, on peut affirmer que la 'correction d'image' d'après-divorce a été effectuée avec succès. Mais ces tenues débridées lui ont aussi valu de figurer sur la liste des célébrités les plus mal habillées des Etats-Unis. Dernier accoutrement en date, un jean dont la styliste a découpé la ceinture au ciseau, et qui, en conséquence, s'effiloche bien au-dessous du nombril : cela suffit pour créer une mode adolescente. Avec le même professionnalisme, Mariah Carey a mis Hollywood dans sa ligne de mire. Prenant le chemin d'une autre diva qui a fait du cinéma - Whitney Houston -, elle s'apprête à tourner avec Vondie Curtis-Hall All That Glitters (Tout ce qui brille), où elle interprètera une chanteuse soul des années 70, abandonnée par une mère droguée.

On dit que Mariah Carey ne possède qu'un seul meuble, le piano de Marilyn Monroe, dont elle est une grande admiratrice. Elle a acheté ce piano blanc, cadeau fait à Norma Jean Baker par sa mère pour son septième anniversaire, à une vente aux enchères, pour 600 000 dollars, près de 4 millions de francs.